Jeanne Cherhal (qui était récemment – avec Enzo Enzo, l’une des Présidentes du 2ème Prix Georges Moustaki), artiste de plus en plus inclassable et surprenante, nous offrira le 21 mars l’accomplissement d’un projet audacieux en rejouant dans son intégralité l’album culte « Amoureuse » de Véronique Sanson paru il y a 40 ans déjà. L’occasion de poser quelques questions à l’interprète de « Douze fois par an » et de revenir sur l’histoire de ce premier album de Véronique Sanson qui marqua un vrai tournant dans le paysage musical français.

Comment t’est venue l’idée de fêter les 40 ans (+ 1 jour) de la sortie de l’album « Amoureuse »?  Es-tu très attachée aux dates et aux anniversaires?
Je ne suis pas si attachée que ça aux dates et aux anniversaires, mais récemment j’ai été interpellée par la démarche de Dave Depper qui a repris en intégralité RAM de Paul McCartney, pour lui rendre hommage 40 ans après la sortie du 33 tours. En me rendant compte que l’album Amoureuse allait avoir 40 ans en 2012, je n’ai plus eu qu’une idée en tête: profiter de cette date anniversaire pour faire la même chose!

Comment ton public a-t-il reçu la nouvelle? As-tu l’impression que le public et les médias ont conscience de l’importance de cet album dans l’histoire de la chanson française?
Non justement! Pour moi c’est un disque fondateur dans la pop et particulièrement dans la pop féminine, et j’ai l’impression qu’on ne se rend pas compte de son importance. Il est sorti  six ans avant le premier album de Kate Bush par exemple! Ce disque est pour moi un chef-d’œuvre. Quant à mon public, je ne sais pas trop ce qu’il en pense mais j’imagine qu’il a envie de me voir engagée dans des projets avec sincérité et là c’est vraiment le cas.

Quelle formation auras-tu sur scène?
Nous serons quatre, je serai évidemment au piano, Sébastien Hoog – qui travaille en binôme avec Izia, à la guitare, Laurent Saligault – musicien de Barbara Carlotti notamment, à la basse, et Eric Pifeteau – de French Cowboy et avec qui j’ai fait ma dernière tournée, à la batterie. Je souhaitais m’entourer de musiciens ayant une culture 70’s pour ce concert.

Restes-tu fidèle aux harmonies de Véronique Sanson ou les remanies-tu?
Je vais essayer de rester la plus fidèle possible au jeu de piano extraordinaire de Véronique Sanson et aux arrangements subtils de Michel Berger.

Véronique Sanson avait une voix très aigüe en 1972. As-tu dû modifier les tonalités?
Je n’ai baissé qu’une chanson d’un demi-ton, et ça a été un gros boulot! A vrai dire, les parties de piano sont si construites, si précises, qu’il est très difficile de les transposer. Travailler ces chansons m’oblige à une hygiène vocale irréprochable et à un échauffement – je dirais presque un entraînement, sérieux au quotidien. Par exemple moi qui aimais bien fumer une petite clope de temps en temps, je n’ai pas retouché à une seule cigarette depuis que je travaille sur cet hommage. C’est un vrai sacerdoce!

Le 2ème album de Véronique Sanson « De l’autre côté de mon rêve » est sorti aussi en 1972, 9 mois après Amoureuse, avec des chansons écrites pour la plupart dans la foulée d' »Amoureuse ». As-tu envisagé un moment de chanter ces deux albums qui auraient pu n’en former qu’un et qui t’auraient permis de présenter un spectacle plus long et de partir peut-être en tournée avec ce répertoire?
Je n’ai jamais envisagé de monter un spectacle d’une durée classique. Je n’ai aucune envie de partir en tournée avec ce répertoire, ce qui me plaît aussi dans ce projet c’est l’aspect one shot, l’inédit.

Les deux représentations du 21 mars seront-elles enregistrées en vue d’un album live?
Elles seront en effet enregistrées mais pas du tout dans l’optique de faire un album. Le concert passera sur France Inter, et j’en suis très heureuse. Mais c’est une vraie pression!

As-tu rencontré Véronique Sanson à cette occasion et si oui, comment cela s’est-il passé?
Je suis allée la voir chez elle un après-midi, c’était une rencontre émouvante, joyeuse, drôle et studieuse! Nous avons joué des morceaux à quatre mains, elle m’a montré ses fondamentaux en blues, j’étais tellement honorée! Elle m’a suggéré quelques doigtés pour faciliter mon jeu tout en étant assez amusée par la manière dont j’avais assimilé et compris son jeu de piano. Ni elle ni moi ne travaillons sur partition, j’ai donc tout repris à l’oreille!

Y a-t-il une chanson qui te touche plus que les autres dans cet album?
La chanson éponyme, « Amoureuse », qui est une magnifique déclaration d’amour pleine de mystère. Et puis « C’est le moment », que je ne me lasse pas de chanter. Enfin je ne me lasse d’aucune, mais celle-ci me fait physiquement du bien.

Quels sont tes cinq autres albums de chevet?
Alors aujourd’hui – demain ce sera sûrement différent: « Ziggy Stardust » de David Bowie, « La mémoire neuve » de Dominique A, « OK Computer » de Radiohead, n’importe quel Beatles, n’importe quel Barbara.

As-tu déjà eu l’impression que certaines fortes influences musicales dans ton univers auraient parfois pu étouffer ta création, qu’il n’y avait plus rien à rajouter, que tout avait été dit et très bien dit?
Tout le temps. Mais comment te dire? Je finis toujours par écrire d’autres chansons… J’ai l’immense prétention de penser que ma façon de faire est unique. Quelle vanité (sourire)! Cela dit, sans cette vanité on ne ferait plus rien…

Prépares-tu un nouvel album et comment cela se passe-t-il pour toi dans le paysage actuel par rapport à la crise du disque? Achètes-tu encore des albums?
Oui, j’en prépare un en ce moment, avec mon attèle car j’ai une tendinite au poignet tellement j’use mon piano! Et oui, j’en achète encore! Je suis très attachée à l’objet disque. J’ai d’ailleurs été furieuse en constatant qu’à la FNAC mon dernier album Charade n’était disponible que dans une version sans livret! Quel intérêt de l’acheter?… Ça ne se passe pas trop mal pour moi, même si je vends dix fois moins de disques qu’il y a sept ou huit ans! J’ai la chance d’avoir un label excellent, Barclay, et des interlocuteurs concernés par leurs artistes, c’est une chance.

Tu as donné pas mal de concerts à l’étranger ces dernières années. Devais-tu modifier ton spectacle en y insérant des reprises de standards par exemple? Connait-on la nouvelle chanson française à l’étranger ou se sont-ils arrêtés à Edith Piaf?
Je n’ai pas tellement modifié mes concerts en fonction des endroits où je chantais, mais il m’est souvent arrivé de faire des reprises locales, notamment au Brésil. Et je me suis rendu compte que notre culture musicale était un peu connue à l’étranger. Benjamin Biolay remplit les salles en Argentine, le groupe Holden est starifié au Chili, et un jour j’ai même signé des autographes au Japon! C’est très charmant. J’ai l’impression qu’en France, nous n’avons pas trop cette culture de pop internationale, en rangeant tout ce qui est non anglophone et inclassable au rayon FM dans la catégorie World Music.

Il t’est parfois arrivé de chanter Barbara notamment au Châtelet en 2007 avec Dominique A. Qu’est-ce qui, selon toi, rapproche et/ou sépare Barbara de Véronique Sanson qui font toutes deux partie des auteurs-compositrices-interprètes majeures du 20 ème siècle?
Je dirais que ce sont deux femmes piano à la sincérité débordante, aux vies pleines de bosses, hyper autonomes, fortes d’une liberté créatrice sans limites et touchées par la grâce.

Merci Jeanne et Rendez-vous le 21 mars au 104!

 

Amoureuse (1972)

Paroles et musiques de Véronique Sanson

Retour sur un album culte

Le premier 30 cm de Véronique Sanson, « Amoureuse », sort le 20 mars 1972, et connaît un succès immédiat (retrouvez les archives presse de l’époque). « Besoin de personne » résonne sur toutes les radios.  Le grand public comme les critiques rock les plus exigeants saluent l’arrivée d’un vent nouveau sur la chanson française, un son clair et lumineux qui intègre les couleurs de la pop music, les rythmes brésiliens et la tradition d’une chanson française de qualité.

On souligne la musicalité, le phrasé totalement nouveau de cette voix reconnaissable entre toutes dont le vibrato agace ou enchante, la modernité des paroles à la fois simples et originales, délicates et gonflées.

Enfin, on célèbre l’arrivée d’une toute jeune fille auteur et compositeur de ses chansons, la première après les figures tutélaires de Barbara et d’Anne Sylvestre. Il serait injuste de ne pas citer aussi celle de Françoise Hardy, qui avait fini par renoncer à composer à mesure que s’affirmait son talent d’auteur, et qui avouera que l’apparition de Véronique, l’évidence de son talent musical et vocal, la pureté de ses mots, la limpidité de la production Berger, l’avaient bouleversée au point qu’elle envisagea de mettre un terme à sa propre carrière. Ce qu’elle ne fit heureusement pas, préférant l’année suivante faire appel à Michel, dont le « Message personnel » relancera une carrière qu’elle seule persiste à ne pas juger exemplaire.

Les Québécois ont dès sa sortie privilégié la chanson « Amoureuse » quand la France avait préféré « Besoin de personne », et plusieurs chanteuses québécoises l’ont inscrite à leur propre répertoire. C’est donc entre Montréal et Québec que Véronique Sanson donne ses premiers récitals en vedette et révèle déjà, malgré sa timidité, un incroyable tempérament de femme de scène.
Pendant ce temps, sortent au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Espagne, en Allemagne, les adaptations de « Amoureuse » (écoutez « Amoureuse » en 5 langues) et « Besoin de personne » par Véronique dans les langues locales. Mais c’est par la voix de la chanteuse Kiki Dee, produite par Elton John, que la version anglophone d' »Amoureuse » fait un énorme carton outre-Manche, et entame une carrière internationale qui se poursuit encore. Près d’une trentaine de reprises, dans au moins six langues, sont répertoriées à ce jour.

Douze titres qui n’ont pas pris une ride dans leur orchestration d’époque. « Bahia », « Mariavah », « Tout est cassé tout est mort », « Dis lui (de revenir) », « L’irréparable », entre autres seront repris sur scène au fil des années par leur créatrice, fidèlement ou dans des couleurs musicales parfois très différentes des versions originales.

Certaines des chansons maquettées à l’époque, qui n’ont pas été retenues pour l’album, seront revisitées et publiées beaucoup plus tard par Véronique au fil des albums (« Panne de cœur » en 1992, « Clapotis de soleil » en 2001, « La nuit se fait attendre » en 2010).

Interview et chronique réalisées par Mathieu Rosaz pour Horscene

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