(Re)Belle Marie Paule ?

C’est à Montmartre que nous avons eu le plaisir de rencontrer La parisienne à l’occasion de la sortie de son nouvel album: “Rebelle (Réveille-toi !)” dans lequel Marie Paule Belle se raconte sans tabous à travers les mots de ses fidèles auteurs qu’elle a mis en musique: Françoise Mallet-Joris, Michel Grisolia, Isabelle Mayereau, Jean-Jacques Thibaud, tout en faisant place à une nouvelle venue dans son univers : Dominique Valls. Un album tour à tour grave et loufoque, tendre et rebelle. A son image.

Comment s’est fait le choix du label participatif Aka Music pour la production de ce nouvel album (visionnez le teaser du disque) ?
Ça s’est passé tu vois sur le trottoir d’en face. J’étais avec mon attachée de presse qui est aussi chef de projet pour Aka Music et je lui disais que je n’avais pas envie pour le nouvel album de faire le tour des maisons de disques, de me retrouver face à un jeune de 20 ans qui ne sait même pas qui je suis ni qui était Barbara… Je n’avais pas envie d’être sous les ordres de quelqu’un comme ça avec en plus aucune liberté de création puisque ces gens-là prétendent savoir ce qu’il faut faire ou non pour plaire à la cible. C’est là que l’idée d’Aka Music est venue. Je crois qu’il faut 80 000 euros pour faire un album avec eux maintenant mais l’année dernière c’était encore 50 000 euros. Tout est compris, les voyages, la promotion, la fabrication, tout et du coup c’était même juste les 50 000 euros. Et c’était angoissant pour quelqu’un de mon âge car ce système touche en bonne partie un public de jeunes internautes. Au début c’était lent à monter.

Et tu dois aussi être présente sur ce site, écrire à tes co-producteurs pour les motiver…
Oui parce que je ne suis pas une obsédée de Facebook. Mes attachées de presse me poussaient à écrire sur mon mur, à raconter. Quand elles me disaient que ça faisait trop longtemps que je n’avais pas donné de nouvelles, je venais, mais je ne suis pas tout le temps devant mon ordinateur !

Pour convaincre les co-producteurs, il faut aussi déflorer une partie des titres avant. N’a-t-on pas peur d’enlever un peu de la surprise finale ?
Ça c’est un peu embêtant. Mais j’ai fait mes maquettes à la maison, piano-voix et j’ai envoyé mes mp3 sur le site. La surprise existe quand même car j’ai mis cinq titres en écoute sur le site et sur les cinq j’en ai enlevé une (“Photo de classe”) que j’ai remplacée par une autre “Comme dans les films Italiens” qui est la dernière chanson que j’ai faite avec Michel Grisolia (décédé en 2005) et c’était pour moi la plus proche et la plus émouvante, un souvenir personnel… Comme c’était des maquettes piano-voix, La surprise est venue ensuite des arrangements je pense, très symphoniques pour certaines chansons et une écriture très classique de Marie-Jeanne Sérero qui compose des musiques de films avec des gens comme Gabriel Yared, des pointures. Ça m’impressionne toujours les savants en musique parce que même si j’ai fait onze ans de piano classique, je n’ai jamais travaillé car j’avais le malheur d’être douée et je faisais tout d’oreille et ça continue. Je suis toujours impressionnée par l’écriture concrète, sur la table, de la musique comme le fait William Sheller qui m’a un peu appris à lire la musique verticalement et non horizontalement.

Verticalement et non horizontalement ?
Oui, c’est à dire que la musique me vient avec la mélodie et les harmonies en même temps, d’instinct, de manière linéaire et horizontale. Les mots viennent en même temps parfois aussi. Mais je ne pensais pas du tout par exemple à l’écriture de la basse, au contrechant du violoncelle etc. William Sheller, oui. Quand il compose, il voit déjà le dessin du Score, la superposition des instruments. C’est ce que je veux dire par verticalement. Là par exemple j’avais très peur pour l’enregistrement de mes pianos sur l’album car il fallait que je pense en les jouant à laisser de la place pour les autres instruments car quand je suis seule en formule piano-voix sur scène, c’est un peu autre chose. En studio les moments d’aération doivent être plus grands pour laisser la place aux autres musiciens afin qu’ils puissent s’inscrire et habiller autour. C’est pour ça que ça respire.

Il y a trois disques enregistrés en public dans ta discographie : le double 33 tours de 1983, le CD live 95 et l’Olympia 78 resté longtemps inédit et sorti en numérique récemment.
L’Olympia 78 ?! Ah bon, je ne savais même pas… Je ne suis même pas au courant (rires)… Je ne regarde pas trop internet moi, tu sais…

Ce concert à l’Olympia 78 où tu rentrais sur “Comme les princes travestis”…
Ah oui, je me souviens très bien ! J’avais vomi de trac sur les pieds de Bruno Coquatrix ! Écoute, c’est une bonne nouvelle qu’il soit sorti, c’est tant mieux !

Je parlais des enregistrements publics par rapport aux chansons d’humour présentes sur ce nouvel album comme “Les asphodèles”, “Hobbies de Famille” ou “Solution radicale” entre autres. Ce sont souvent des chansons qui prennent toute leur dimension sur scène avec les réactions du public. Comment fais-tu pour retrouver l’humeur et l’humour quand tu les chantes dans l’univers plus froid des studios ? 
C’est très difficile de retrouver le sourire surtout que les personnes avec lesquelles je travaille sont très concentrées. Faut s’imaginer, faire attention à ne pas surjouer et au contraire, gommer. Ce qui est drôle sur scène par exemple dans “Les asphodèles” (visionnez le live) ou “La Brinvilliers” c’est quand toute la salle reprend le refrain avec moi! On avait pensé à un moment faire venir des fans dans un théâtre à Paris pour enregistrer les titres en public et puis c’est tombé à l’eau et finalement ce n’est pas plus mal car on a travaillé différemment avec toutes ces orchestrations très écrites. C’est une optique différente et cela faisait très longtemps que je n’avais pas travaillé de cette façon-là et ça m’a fait plaisir aussi.

Sur scène tu présentes souvent “La parisienne” (écoutez le morceau) avec humour en disant je vais vous chanter le tube qui m’a sauvé la vie. Ce tube n’est-il pas au fond l’arbre qui cache la forêt puisque ton répertoire est tout de même composé au moins aux deux tiers de chansons plus graves ou plus tendres ?
Bien sûr. Et les vrais fidèles me préfèrent dans les chansons romantiques et celles qui sont moins connues comme “Ces lettres auxquelles on ne répond pas”, des chansons très classiques qui correspondent à mon écriture musicale.

Dans ce nouvel album, une des chansons que je préfère et qui m’a vraiment surpris est le slow-rock très années 50/début 60 : “Parfum d’ambre” (écoutez le morceau).
Ah ça me fait plaisir que tu l’aimes parce que moi aussi j’adore cette chanson et quand j’ai voulu la mettre on m’a dit : c’est pas du tout ton image, qu’est-ce que tu vas faire là-dedans, c’est pour Sylvie Vartan ! mais moi c’est toute ma jeunesse ! C’est un titre fait à la manière de “The great pretender” des Platters, de “Apache” des Shadows ou des standards du groupe “The animals” ! Mon guitariste Claude Engel a pris la guitare au son adéquat, j’adore ! On a rajouté dans les pompes un son de clavecin aussi.

Finalement tu es à quelques années près de la même génération que certaines chanteuses de la vague yéyé, c’était un style de chansons que tu aimais à l’époque ?
Ça dépendait qui. A l’époque je n’aimais pas trop Sylvie Vartan, maintenant je l’adore. Il y avait le clan Françoise Hardy et le clan Sylvie Vartan. Moi j’étais plus Françoise Hardy. Tout comme il y avait le clan Beatles et le clan Rolling Stones. Moi j’étais Beatles et moins Rolling Stones. Mais j’étais très Johnny Hallyday. Je l’ai vu sur scène à l’époque où il chantait “Souvenirs, souvenirs”. J’ai vu les Beatles quand j’avais 18 ans au risque de recevoir des jets d’eau quand ils passaient au Palais des expositions à Nice.

Et Sheila ?
Sheila, moins parce qu’à l’époque où elle est sortie, elle était assez critiquée par mes parents alors je subissais cette influence : mais qu’est-ce que c’est que ces paroles ! Même si elle a finalement des chansons bien écrites !

avec Sheila

Qu’as-tu pensé de la reprise de “Mon enfance” de Barbara par Sylvie Vartan, justement ?
Je suis allée la voir au Châtelet et je l’ai trouvée très émouvante dans toutes les reprises qu’elle a faites des grandes chansons françaises. J’ai adoré “Mon enfance” de Barbara, “Et maintenant” de Bécaud. C’est bien parce que c’est chanté avec des sentiments, à sa façon à elle et j’ai été surprise.

Comment s’est fait le choix du visuel pop art de la pochette de ce nouvel album (voir en fin d’article) ?
Le recto est inspiré de Roy Lichtenstein et le verso d’Andy Warhol. En fait j’ai toujours eu des pochettes très classiques à l’exception de quelques 45 tours à l’époque de Carrère (1981-1987) avec des couleurs assez flashy…

La pochette du 45 tours “L’aventurière” en 1986 par exemple ?
Oui c’est ça, c’était justement à cela que je pensais, y’en a pas beaucoup qui s’en souviennent et il vaut mieux d’ailleurs (rires) ! Donc pour le nouvel album j’ai demandé à Brigitte Blondi qui vient du monde de la pub de s’occuper de la pochette et elle m’a proposé cette idée pop-art qui m’a plu tout de suite. J’ai adhéré à cette idée parce que justement on était déjà dans l’idée de Marie Paule (Re)Belle qui était une idée de Dominique Valls aussi pour que ça bouge un peu. Le côté Manga, j’avais une passion pour ça et l’image de la princesse charmante qui embrasse la belle au bois endormie est venue par étapes. Puisque les femmes s’endorment en ce moment par rapport à ce que j’ai vécu dans les années 1970, j’avais envie de leur dire à travers ça: “Réveille-toi !”. Les réactions pour la pochette c’est ou bien tout pour ou bien tout contre. Ca ressemble à l’intérieur parce que c’est à la fois classique puisque le pop-art est devenu un classique finalement, et rebelle par rapport aux sujets de certaines chansons et par rapport à ce que j’ai pu faire avant, quand j’employais des images ou des allégories. Maintenant c’est transparent,  je dis les choses directement. Des personne me disent pour la chanson “Celles qui aiment elles” (visionnez le live) que je fais mon coming-out. Non, je ne fais pas mon coming-out. Tout le monde était au courant depuis des années seulement maintenant je le dis.

L’homosexualité ou l’ambiguïté ont toujours été en filigrane de ton oeuvre, ne serait-ce qu’à travers des chansons comme “Celui” en 1976 (écoutez le morceau), “Comme les princes travestis” et “Berlin des années 20” en 1979 entre autres…
Complètement. Et puis j’ai une bonne partie de mon public gay depuis le début !

As-tu parfois dû noyer le poisson, déguiser tes sentiments, dire il en pensant elle par exemple ?
Oui bien sûr, pendant des années ! Parce que ça pouvait choquer certains membres de ma famille. Maintenant ma famille est assez réduite. C’est une manière encore plus sincère de communiquer aujourd’hui notamment avec ceux qui souffrent. J’ai commencé la tournée récemment et la semaine dernière il y a une femme en pleurs qui est venue me voir à la signature après le concert en me disant: merci vraiment, vous ne pouvez pas savoir comment c’est difficile ici chez nous… Ça a presque régressé dans certains endroits. Dans le milieu agricole par exemple, l’homosexualité est très très mal vue et il y a quatre fois plus de suicides que dans les autres milieux. Mais je ne veux pas faire de mon homosexualité une banderole non plus. Il y a longtemps dans une émission de radio des auditrices avaient téléphoné pour m’agresser parce que je ne voulais pas être la marraine d’un village de femmes. Village de femmes, rien que ça, ça me faisait hurler de rire ! Qu’est-ce que ça veut dire un village de femmes et pourquoi ? J’ai toujours su que j’étais homosexuelle. Quand je vivais avec Françoise Mallet-Joris, on ne se cachait pas, c’était naturel mais on ne l’étalait pas non plus ! Je n’ai jamais affiché ma vie privée et c’est bien ainsi. Quand je pense qu’il y a quelques semaines il y a eu un procès pour une histoire concernant deux mecs homosexuels enterrés vivants… C’est inimaginable de nos jours. Quand je pense que ça existe, ça… Dans certains pays on tue et on lapide les femmes homosexuelles. Inimaginable… Même en France on est très en retard encore concernant le mariage gay et l’homoparentalité ! L’Espagne qui est un pays très catholique par exemple est plus en avance que nous là-dessus. Maintenant la gauche et la droite sont tributaires de l’économie et les clivages entre ces deux courants d’idée sont moins forts que dans ma jeunesse. Mais ma sensibilité depuis 1968 penche toujours un peu plus à gauche… Et si quelqu’un prend position pour le mariage homosexuel, je voterai pour lui.

Crois-tu que la politique puisse encore faire quelque chose pour la chanson française considérée à tort comme un art mineur et éternel parent pauvre du monde des arts comparativement à la danse contemporaine par exemple ?
La danse a une connotation prestigieuse et très élitiste aussi. Depuis que j’existe j’ai toujours entendu que la chanson française était malade. Et pourtant il n’y a jamais eu autant de gens qui écrivent et composent… De toutes façons le côté populaire a toujours été mal vu ne serait-ce que dans le cinéma ! Mais il est vrai qu’on est tout de même très peu aidés dans la chanson. A mon âge, le fait d’être senior fait que cela devient aussi difficile que si je débutais… Il faut recommencer tout à zéro, il faut que je me fasse connaître des jeunes qui ne me connaissent pas, il faut relancer la machine auprès de ceux qui me connaissent et qui en sont restés aux années 70 : à la Marie Paule qui sautille sur son tabouret de piano (ceux qui me considèrent comme une has-been). On n’est pas très aidé. Il y a énormément de merdes (pardon) programmées dans certains festivals, ça me révolte et me met en colère. Il y a des gens sublimés par les médias devant lesquels certains s’émerveillent alors qu’ils font  du pipi de chat avec des chansons mal écrites et sans mélodies. Sous prétexte que n’importe qui peut faire maintenant ses disques à la maison ça devient parfois n’importe quoi et ça me révolte un peu : c’est toujours mon côté rebelle !

Quand on consulte les archives de l’INA, on se rend compte qu’entre 1976 et 1983 tu es omniprésente à la télévision !
Oui c’est pour ça que quand j’en ai moins fait certains ont cru que j’avais disparu complètement ! C’était plus facile: il y avait trois chaines puis six chaines. Après il y a eu cent ou deux-cent chaines alors il fallait ne pas zapper ou tomber au bon moment et puis il fallait en faire beaucoup plus pour qu’on puisse te voir. Il y a même des gens qui pensent que je suis morte aujourd’hui ! L’autre jour dans le jeu “N’oubliez pas les paroles !” de Nagui, on m’a raconté qu’ils ont passé “La parisienne” et que le candidat a dit ah, je croyais qu’elle était morte… C’est parce que je suis moins présente et que tout passe par là et que si on ne fait pas de télé, si on ne passe pas à la radio ou si on n’est pas médiatisé, on est mort ! Et c’est pour ça que je suis revenue ! La scène me satisfait complètement au niveau artistique, mais la télévision est devenue un passage obligatoire.

Dans “Mon piano noir” (1979), tu chantes tu as un amour et moi un piano noir. Beaucoup de comédiennes ou chanteuses ont déclaré avoir dû faire un choix entre leur vie de femme ou de famille et leur carrière. Ne peut-on pas parfois être heureux sur les deux tableaux et n’est-ce pas indispensable au bout du compte pour trouver l’équilibre et l’élan de création ?
Je crois que c’est difficile. Par rapport à ma famille, ne serait-ce que mon petit frère, j’ai culpabilisé pendant des années de ne pas m’en être assez occupée parce que j’aurais dû remplacer ma mère dans la tradition familiale et c’est le moment où j’ai rencontré Françoise Mallet-Joris et je me suis mise à tourner beaucoup. A l’époque on sortait un album tous les dix-huit mois, c’était un rythme d’enfer, j’avais énormément de travail et c’est vrai que j’ai délaissé ma famille. Je pense qu’on est assez égoïste et égocentrique. Il y a eu des moments dans ma carrière où j’ai aussi fait des erreurs parce que j’ai privilégié ma vie privée et me suis mise en retrait. Quelquefois c’est un choix et aujourd’hui j’ai la chance de pouvoir vivre les deux mais c’est difficile car il faut trouver dans sa vie quelqu’un qui puisse accepter le partage parce que c’est un partage. C’est une vie d’amour avec le public. Dans la période où j’ai énormément tourné je vivais plus à l’hôtel qu’à la maison. Françoise était très patiente mais c’est aussi une femme très solitaire. Elle écrivait tout le temps donc ça la dérangeait peut-être moins.

Dans le nouvel album tu co-signes deux textes avec Isabelle Mayereau : “Dis, qu’est-ce qui m’arrive” et “Hobbies de famille”.
Oui Isabelle Mayereau veut toujours que je co-signe parce que j’ai écrit un petit bout de couplet ou de refrain. Elle me dit oui mais moi je n’aurais pas continué si tu n’avais pas donné le point de départ etc. Ça a toujours été comme ça.

Mais il t’est quand même arrivé d’écrire toutes les paroles. Je pense à “Ça restera quand on sera vieux” (1989) par exemple…
Celle que je préfère de celles que j’ai écrites est “Sans pouvoir se dire au revoir” (1994) parce que c’est une histoire vraie. Mais j’ai beaucoup de mal à écrire parce que d’une part j’ai été très bien servie par mes auteurs et d’autre part j’utilise des mots très simples et très directs et j’ai énormément de complexes là-dessus. J’ai l’impression que c’est un peu simpliste quand j’écris moi-même. Même quand j’ai écrit “Une autre lumière” en 1999 (écoutez le morceau) en hommage à Barbara, j’ai eu du mal à oser la chanter.

Je me demandais où tu en étais avec tes inédits car j’ai l’impression qu’il y en a beaucoup et je pense notamment à l’opéra-Bouffe “Une bonne action de Lucrèce Borgia” écrit avec Françoise Mallet-Joris à la fin des années 80 et dont tu parles dans ton livre: “Ma vie.com” (L’Archipel 2008).
Je ne sais pas si elle finira par voir le jour mais c’est toute une construction théâtrale vraiment très très bien foutue avec des coups de théâtre, des rebondissements et c’est basé sur un fait historique réel et c’est très très très drôle mais c’est un pastiche d’opérette. C’est dans l’esprit de “La parisienne”, à la manière d’Offenbach. Il y a beaucoup de choses sautillantes et des choses très tendres aussi. Ce qu’a écrit et imaginé Françoise Mallet-Joris est vraiment à mourir de rire. On l’a proposé trop tôt, à une époque où les comédies musicales n’étaient pas la mode en France et coûtaient trop cher. Je n’ai pas les circuits. Elle est déposée à la SACD, tout est écrit, il n’y a plus qu’à la retravailler maintenant. C’est tellement vieux que les maquettes sont sur des cassettes audio! On a travaillé quand même deux ans là-dessus et j’en parlais partout! Jean-Claude Brialy était totalement fou de ça et c’est d’ailleurs grâce à ce qu’il avait vu sur “Une bonne action de Lucrèce Borgia” qu’il m’a engagée dans “Si jamais je te pince” d’Eugène Labiche en 1988 pour que j’aie une expérience de théâtre avant de monter “Une bonne action de Lucrèce Borgia”. Jérôme Savary, Didier Van Cauwelaert, Michel Legrand , Jean-Luc Tardieu, étaient emballés… J’ai fait venir à la maison tous les gens que j’admirais et qui avaient une expérience dans ce domaine d’écriture et tous ont adoré mais personne n’a voulu se mouiller. Je me disais justement qu’il faudrait peut-être que je la propose encore à quelqu’un d’un peu fou, avec cet esprit, comme Jean-Michel Ribes du Théâtre du Rond-Point parce que ça pourrait vraiment donner quelque chose !

En 2001 tu as créé le spectacle “Marie Paule Belle chante Barbara” avec le succès qu’on sait. En 2011 c’est “De Belle à Barbara”. Chanter Barbara devait être pour toi une parenthèse et c’est devenu en quelque sorte une seconde nature ?
Oui mais ça m’ennuie pour deux raisons. Premièrement je n’ai pas envie de la quitter et deuxièmement je n’ai pas envie d’être définie comme “l’interprète de Barbara” car j’ai aussi mon univers et mes chansons et de nouvelles choses à faire connaître que je n’arrive pas à placer car la durée du spectacle est trop courte. Petit à petit je vais peut-être enlever une ou deux chansons de Barbara et je vais rajouter sur scène “Assez” et dans le genre disjoncté “Hobbies de famille” à la manière de la Callas car ça me fait rire.

avec Dominique Valls

Depuis 1994 tu tournes en formule piano-voix. Est-ce que la complicité sur scène avec un ou des musicien(s) ne commence pas à te manquer ?
Oui beaucoup. On est très seul même dans l’organisation et le concret de la tournée. On voyage à quatre. Bon, je les adore. Mon producteur, mes deux régisseurs et moi. On est une petite équipe, ce qui nous permet d’aller partout. On chante dans des villes dont je n’aurais même pas soupçonné l’existence. Mais les musiciens me manquent car j’ai eu de très belles complicités notamment avec Serge Pérathoner… C’est bien plus fatiguant et bien plus angoissant d’être tout seul parce que tu ne peux pas être rattrapée par qui que ce soit. Tu as un trou comme cela m’est arrivé l’autre jour dans ce qu’il y a de plus mécanique – car c’est toujours là que ça arrive – bon… Moi mon principe dans ce cas c’est de raconter au public tout ce qui se passe au moment où ça se passe comme ça les gens peuvent rire et participer. Ils étaient tellement sidérés que ça m’arrive qu’ils ont cru que c’était fait exprès ! Mais c’est ce qui fait de beaux souvenirs aussi !

Je ne t’ai pas vue au générique des fameuses tournées “Age tendre et tête de bois” qu’on a sûrement dû te proposer ?
Oui, on me l’a proposé plusieurs fois. Il y a du pour et du contre. Le pour évidemment c’est le côté financier puisque tout le monde me met ça en avant en me disant que je pourrai m’offrir une belle maison après la tournée… Je n’arrive pas à penser comme ça. C’est vrai que c’est tentant. Mais ce serait me cibler dans “La parisienne”, “Les petits patelins” et “La biaiseuse”. Je pourrais peut-être chanter “Quand nous serons amis” et “Wolfgang et moi”, ce qui serait déjà mieux, mais c’est très fatiguant. Tu fais deux passages par jour, après tu dois signer… Je dis non pour l’instant mais je ne peux pas dire fontaine, je ne boirai jamais de ton eau ! Mais pour le moment j’ai déjà pas mal de dates prévues avec le nouveau spectacle. Matériellement on a toujours besoin de mettre un peu de beurre dans les épinards mais j’ai encore envie de faire un autre spectacle après celui-là, avec mes chansons et des parties d’humour plus développées entre les chansons, avec une part de comédie. Je suis en train de réfléchir à cela pour l’année prochaine. Y aura-t-il de la place pour autre chose ? c’est la peau de chagrin à mon âge. J’ai 65 ans, je ne vais pas chanter jusqu’à 80.

Mais Nicole Croisille, Annie Cordy !
Elles, elles sont géniales ! Et ce sont des exceptions !… Mais c’est une question de décence. Une femme toute ridée ou alors avec quatre épaisseurs de maquillage, tirée à l’extrême, c’est pas tellement un spectacle… En tout cas j’ai demandé à mes  proches de me le faire comprendre car ce sera très douloureux. Quand la voix commencera à ne plus être là, je m’en rendrai compte, je pense. Je sais que ce sera très très difficile alors je recule l’échéance. Dans ma tête je me dis qu’il ne me reste plus tellement de temps, j’ai encore envie de faire, de dire et d’essayer beaucoup de choses donc il va falloir faire des choix. On n’est pas tout seul à décider non plus. Est-ce qu’il y aura encore des gens qui mettront de l’argent sur mon nom ? Ça dépend aussi beaucoup de ça dans nos métiers.

Tu as signé toutes les musiques de tes chansons à l’exception d’une que j’aime beaucoup, composée par Astor Piazzolla en 1976 : “Je vis ma mort à chaque instant” (écoutez le morceau). Quelle est l’histoire de cette chanson ?
Il y a deux fois où je n’ai pas signé la musique de mes chansons : c’est celle-ci et une autre qui s’appelle “L’amour dans les volubilis” (1980), musique d’André Popp. J’ai adoré Astor Piazzolla. C’était un être tellement généreux. Il avait un petit appartement dans le cinquième arrondissement de Paris, on faisait des fêtes avec sa femme et lui, il prenait son bandonéon, on chantait. Je pense qu’il m’aimait bien parce qu’il a voulu m’écrire une musique et Françoise Mallet-Joris a écrit le texte qui n’est pas très gai mais sublime et alors ce qui était génial c’était l’enregistrement ! J’ai gardé un souvenir formidable de ça. C’était un enregistrement à l’ancienne avec tout l’orchestre dirigé par Astor lui-même et moi chantant en direct comme faisait Brel autrefois. C’était un cadeau extraordinaire !

Pour en revenir au nouvel album “Réveille-toi !”, peux-tu me parler d’une nouvelle venue dans ton univers : Dominique Valls (photo ci-dessus), qui signe six textes ?
On s’est connu par mon ancien éditeur Max Amphoux (décédé en 2009) qui était son éditeur aussi. Elle avait démarré un métier d’auteur, très très jeune, en travaillant notamment pour Mireille Mathieu et suite à un drame dans sa vie personnelle elle avait tout arrêté et repris son métier d’orthophoniste qui était son métier de base tout en publiant des livres pour la jeunesse chez Flammarion. Nous nous sommes donc rencontrées grâce à Max Amphoux qui avait réussi à me convaincre de m’intéresser à un projet de comédie musicale pour enfants conçu par Dominique Valls. J’ai adoré et composé quelques musiques. Encore une chose qui dort dans les tiroirs… J’ai tellement aimé son écriture inventive que je lui ai tout simplement demandé si elle voulait écrire pour moi quand j’ai eu l’envie de faire ce nouveau disque et elle a dit oui. Comme j’ai toujours une relation très privilégiée avec Françoise Mallet-Joris, je la lui ai présentée et Françoise qui n’a pas sa langue dans sa poche m’a dit c’est vraiment génial et pousse même Dominique Valls à écrire des romans ! J’ai retrouvé avec Dominique le climat de tension dynamique que j’avais avec Françoise. C’est comme si Françoise, en reconnaissant le talent de Dominique, passait le relais. Je l’ai pris comme ça même si Dominique était un peu gênée de succéder à Françoise. Je l’ai donc mise en confiance et la première chanson qu’on a écrite ensemble a été “Celles qui aiment elles” que j’ai essayée un jour en public de matinée à Rouen l’année dernière. Personne ne connaissait cette chanson et on avait la trouille car c’était un public très familial… On s’est dit on va se ramasser et ça a été du délire !

Merci pour tout Marie-Paule et bravo pour ce nouvel album.
Merci à toi ! A très bientôt.

Interview réalisée par Mathieu Rosaz pour Horscene

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